Le rachat de SFR agite le secteur télécom cette semaine. Le consortium Bouygues Telecom, Orange et Free s’apprête à reprendre l’opérateur dans une opération historique. Olivier Roussat, directeur général du groupe Bouygues, a répondu aux inquiétudes sociales sur France Inter le 7 mars 2026. Invité de l’émission On n’arrête pas l’éco, il a voulu rassurer. Selon lui, le vrai enjeu n’est pas de gérer des départs. C’est avant tout de fidéliser les salariés sur la durée. Ainsi, alors que les syndicats tirent la sonnette d’alarme, le dirigeant adopte un angle radicalement différent.
Pour tout comprendre sur le contexte de cette opération, vous pouvez consulter notre article précédent sur le rachat de SFR.
Des alertes fortes ont marqué la semaine avant l’intervention de Roussat. La CFDT, par la voix de sa secrétaire générale Marylise Léon, a exigé des garanties sociales claires. Le syndicat menace de bloquer toute avancée sans engagement concret. Son délégué central chez SFR, Olivier Lelong, a chiffré le risque : jusqu’à 8 000 emplois menacés sans cadre protecteur. En effet, l’absorption de SFR par trois concurrents génère inévitablement des doublons. Fonctions support, réseaux commerciaux, infrastructures techniques : les redondances sont nombreuses.
Face à cette pression, Olivier Roussat a donc pris la parole sur France Inter. Sa formule a retenu l’attention : « Le paradoxe que nous avons n’est pas de savoir comment traiter d’éventuels départs de collaborateurs, c’est comment garder les collaborateurs. » Car pour lui, le défi majeur consiste à maintenir les équipes de SFR engagées sur toute la durée du processus. Sans cela, l’opérateur se fragilise avant même son découpage entre les trois acheteurs.
Olivier Roussat a précisé le calendrier de l’opération, structuré en deux grandes phases. Si un accord se conclut avec Patrick Drahi via sa holding Altice France, une première phase réglementaire s’ouvre. L’Autorité de la concurrence examine alors le dossier. Ce processus dure entre 12 et 18 mois. S’ensuit le découpage effectif de SFR entre les trois opérateurs. Cette seconde phase représente environ 30 mois supplémentaires. Au total, le processus complet devrait donc s’étaler sur près de 5 ans.
Ce calendrier explique pourquoi le discours de Roussat sur la rétention des salariés n’est pas qu’une posture. Maintenir des équipes motivées cinq ans, avec l’avenir de l’entreprise en suspens, représente un défi managérial réel. Car durant toute cette période, SFR doit continuer à fonctionner normalement. Il doit servir ses abonnés et entretenir ses infrastructures. Sans cela, la valeur de l’actif se dégrade avant même sa cession.
Rappelons que les trois opérateurs ont annoncé ce projet de rachat de SFR en octobre dernier. Bouygues Telecom, Free et Orange ont formulé une offre initiale de 17 milliards d’euros. Depuis début 2026, Altice France a ouvert ses comptes dans le cadre d’une phase de due diligence (audit financier et juridique approfondi). À l’issue de cet examen, les trois opérateurs pourraient réviser leur offre à la hausse, autour de 21 milliards d’euros. Il s’agirait ainsi de l’une des plus grandes consolidations télécom de l’histoire française.
Cette consolidation ferait passer la France de quatre à trois grands opérateurs mobiles. Elle soulève par ailleurs des interrogations sur la concurrence. Certes, ses partisans mettent en avant une meilleure capacité d’investissement dans la fibre et la 5G. Néanmoins, ses détracteurs craignent une hausse des prix. Depuis 2012, Free exerce une pression tarifaire forte sur le marché. Sa disparition partielle du paysage concurrentiel inquiète les défenseurs du pouvoir d’achat.
Olivier Roussat n’a pas esquivé les tensions internes au consortium lors de son passage sur France Inter. Il a ainsi reconnu que deux acteurs n’étaient pas réputés pour une amitié franche et sincère. L’allusion vise clairement Bouygues et Free. Leurs dirigeants, Martin Bouygues et Xavier Niel, se sont souvent opposés frontalement. Car leurs intérêts divergent. Orange, leader du marché, ne peut récupérer qu’une part limitée des actifs sans alerter les régulateurs. Bouygues Telecom voit dans l’opération une opportunité majeure sur le segment des services aux entreprises. Free, quant à lui, cherche surtout à consolider son réseau et sa base d’abonnés.
Malgré le discours rassurant de Roussat, la CFDT ne lâche pas la pression. Marylise Léon a appelé à ouvrir dès maintenant une négociation tripartite entre l’État, les opérateurs et les syndicats. Pour la CFDT, les garanties de maintien de l’emploi doivent figurer dans les accords avant toute finalisation. Car le risque de doublons est concret. Entre les effectifs de SFR et ceux des trois repreneurs, de nombreux postes couvrent les mêmes fonctions : réseau, commerce, support client, infrastructure IT. Ainsi, la réorganisation pourrait conduire à des réductions d’effectifs progressives, même si l’intention déclarée est de conserver les salariés.
Pour les abonnés SFR, les questions pratiques restent entières. Que se passe-t-il pendant les cinq années de transition ? Les contrats sont-ils maintenus ? Les offres évoluent-elles ? Les opérateurs devront clarifier ces points auprès du grand public. En attendant, SFR continue d’exploiter normalement ses réseaux. Il commercialise ses forfaits mobiles et ses offres fibre sans changement à court terme.
L’intervention d’Olivier Roussat sur France Inter marque donc un tournant dans la communication autour du rachat de SFR. Bouygues place la rétention des salariés au cœur du discours. L’objectif est de rassurer une opinion publique sensible à l’emploi. Le processus reste cependant long, complexe et incertain. Plusieurs jalons critiques restent à franchir : l’accord définitif avec Patrick Drahi, l’examen par l’Autorité de la concurrence, puis le découpage opérationnel. Car cette opération est sans précédent dans le secteur télécom français. Ses impacts — sociaux et concurrentiels — se mesureront sur plusieurs années.